I’m so bored with Daniel Mermet… ou pas

« 1, 2, 3, 4, I’m so bored with you! ». Joe Strummer répétant pour la première fois avec ce qui allait devenir The Clash juge un peu limité le niveau du texte : « Chantons plutôt : I’m so bored with the USA! ». Le guitariste et le bassiste grognent : « Mais c’est pas ça qu’on voulait écrire. C’est une chanson sur ma copine : j’en ai marre de toi ! »

Strummer venait de transformer l’agacement d’un mec pour sa nana en révolte contre l’impérialisme Américain. Même si au départ ça partait du cœur, c’est sûr que maintenant ça sonnait mieux. Plus intello. Ils auraient pu envoyer chier Strummer avec sa politique. Mais ils seraient peut-être pas devenu The Clash. Et pas de grandes tournées dans les stades américains. Ni de poses à bord de Cadillac…

Alors quand Daniel Mermet commente le film sur Howard Zinn et l’histoire populaire américaine, je pars avec un a priori syndical négatif. I’m so bored with Daniel Mermet! Polémiques récurrentes sur la façon dont il traite ses subordonné-es. Le bouquin de Howard Zinn sorti chez Agone, un éditeur qui a également fait du bruit pour maltraitance de salarié-es. Enfin. Espérons que ça s’est bien passé pour l’équipe.

La voix – parfois insupportable – de Mermet nous explique : « L’avantage des pauvres sur les sociologues c’est qu’ils savent de quoi ils parlent, à condition qu’ils parlent ». Tu l’as dit bouffi. Et pourtant ils parlent. Pas forcément aux sociologues. Pas forcément dans les fragments d’archives souvent écrites par des indicateurs de flics qui servent de sources aux historiens. Les meilleurs moments de ce film sont donc ceux où Mermet se tait et laisse la place à Howard Zinn. Et surtout lorsque les gens parlent.

Pardon. Pas les gens. Les lapins. La métaphore de Zinn, en historien des lapins contre les chasseurs plutôt bien trouvée finit par devenir un brin ridicule et usée en fin de course. Le film s’embourbe à l’évocation de la guerre de 14-18. L’intention de lier l’histoire des luttes sociales Américaines avec celles de l’Europe est louable. Et évidemment l’évocation d’Emma Goldman est la bienvenue quoique sans doute un peu sanctuarisée. Mais qui pourrait nous faire croire que la lutte des classes n’a jamais traversée l’histoire des USA et que personne n’en parle ? Le monde universitaire Américain est prolifique en sciences humaines. Le film ne donne même pas envie de lire le livre.

Quand Mermet estime que l’antiaméricanisme n’est plus de mise en Europe, je serais beaucoup moins catégorique. Encore récemment, suivant localement l’une des dernières modes militantes contre le TAFTA, j’ai constaté de vagues relents chauvins. Comme si l’Europe n’avait pas non plus ses multinationales. Ses propres intérêts. Les lapins Américains ont lutté durement. Pourquoi ne subiraient-ils pas eux aussi aujourd’hui le TAFTA ?

Pour revenir et terminer en musique, l’un des mérites de ce film est de nous mettre en tête la chanson « Bread and roses » reprise lors de la grève des ouvrier-es du textile de Lawrence, Massachusetts en 1912. Menée par les IWW, les femmes y jouèrent un rôle primordial. Lorsqu’en mai 1857 depuis la Nouvelle-Orléans, Joseph Déjacque invective Proudhon et invente du même coup le néologisme libertaire, c’est pour pointer la misogynie du patriarche. Si Emma Goldman avait joué avec les Clash, elle aurait peut-être chanté : « If I can’t dance, it’s not my revolution! ». Et ce serait parti du cœur.

Howard Zinn, une histoire populaire américaine / Les mutins de Pangée, 2015