L’étranger et le dilemme identitaire-libertarien

« J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! »

Déchéance pour tous ! Qu’est-ce qu’on se marre quand même. La proposition gouvernementale de déchoir de la nationalité française non seulement des binationaux mais aussi, au nom de l’égalité, des personnes de nationalité française mettrait en place les conditions d’une apatridie imposée. Fichtre ! Diantre ! Apatride si je veux d’abord ! Enfin faut voir. Le statut d’apatride ratifié par la France est régi par une Convention de l’ONU de 1954 qui donne des droits au moins équivalents à ceux des étrangers en certains domaines (1). Une demande volontaire de perte de nationalité est prévue aux articles 18-1, 19-4, 22-3, 23, 23-5 du code civil. Mais on ne peut, semble-t-il, se libérer des liens d’allégeance à un État que pour se lier à un autre. Par contre avec la déchéance pour tous, on pourrait devenir un étranger dans son pays, ne pouvant guère en sortir car apatride donc dépourvu de passeport sauf à demander une nationalité dans un pays d’exil moins ubuesque (2).

Et pendant ce temps là ? Le FN examine la question d’arriver à gagner au second tour et de rassurer le « retraité de droite » qui, parait-il, aurait encore des remords à glisser un bulletin trop extrême (3). Le FN peut se permettre maintenant de promouvoir une France apaisée et de paraître presque moins excessif que l’État d’urgence permanent qui se met en place. Un État qui fixe sa pression dans un temps et un espace qu’il entend contrôler. Purifier, sanctionner, réprimer, surveiller, presser, accélérer. Sur un même ensemble. La République est Une et Indivisible. Pour ne perdre personne du radar. L’unité. Enfin. La paix dans la guerre. Étendre les métropoles. Les régions. Les constructions administratives et capitalistiques transnationales. Les intégrismes religieux qui comme l’État et le Capital sont conquérants et veulent se répandre. La résurgence des nationalismes.

Est-ce que c’est vraiment ça le « repli identitaire » ? Identitaire c’est quoi d’ailleurs ? Le mot serait apparu en 1975 sans occurrence exacte indiquée (4). Peut-être dans un roman de Michel Tournier (5) ou dans L’Institution imaginaire de la société de Cornelius Castoriadis (6), deux livres parus cette année-là. C’est passionnant l’étymologie, non ? Et au hasard comme ça, libertarien ça date de quand ? La libertarienne Wikipedia indique que le mot anglais libertarian est écrit pour la première fois en 1789 afin de s’opposer au déterminisme (7). Dans les années 1970, en l’absence de littérature francophone libertarienne, un économiste libéral décide prudemment de créer le néologisme pour éviter tout amalgame avec libertaire devenu synonyme d’anarchiste (8). En somme, dans la même décennie, la langue française récupère deux mots plutôt minables – identitaire et libertarien – mais qui résument assez bien la pseudo-alternative à laquelle nous sommes confrontés 40 ans plus tard.

On avance, on avance. Et libéral-libertaire ? Pas terrible ça aussi. Inventé en 1973 par Michel Clouscard, philosophe marxiste proche du PCF (9). Malgré les récusations de l’auteur, libéral-libertaire constitue un vocable critique clé pour l’extrême droite. La fixation identitaire, serait une solution à ce que certains ont essayé de dire sur l’évolution du capitalisme après le milieu des années 1960. Libéral-libertaire est théoriquement antinomique. Libertaire, employé pour la première fois par Joseph Déjacque en 1857, est justement créé pour s’opposer au libéralisme supposé de Proudhon (10). Libertaire ne signifie en aucun cas l’abandon de la lutte pour la justice sociale. Déjacque invente le mot pour concevoir un anarchisme réellement égalitaire notamment à l’égard des femmes. Notez qu’on ne dit pas libéral-anarchiste mais libéral-libertaire. Faut-il y voir un rapport avec le fait que libertaire étend aux femmes le combat pour la justice et la liberté ? Mystère. Ah ! Et puis j’oubliais. Un des premiers sens du mot libéral remonte au XIIe siècle : générosité, largesse, prodigalité… Passionnant, vous disais-je.

À ce stade, le cerveau fumant, je me demande si, justifié par une offensive contre les conquêtes sociales concédées par la social-démocratie, le regain de critique du libéralisme que je daterais arbitrairement des années 1990 ne s’est pas fourvoyé vers un autoritarisme, un étatisme, un moralisme, un repli sur des pseudo-valeurs. Bref sur l’identité. Dans son livre Loin de moi, étude sur l’identité, Clément Rosset avance que le moi n’existe pas ou n’a pas d’importance. Seule l’identité sociale compte. Plus on cherche en soi, moins on trouve. Pour Rosset, nous sommes tous des copieurs. Le manque d’originalité « concerne toute personne au monde, de même que l’absence d’identité personnelle est le fait de toute personne au monde » (11). Le défi est donc de copier et d’avoir, à partir d’un espèce de collage, quelque chose à dire de singulier : recycler ce qui vient d’autrui pour en faire quelque chose de soi. Il y a dans cette négation de l’identité intime, le danger inhérent à la pensée inspirée par Nietzsche et son actualité. Si l’identité personnelle n’existe pas et se conditionne au social, « être soi-même » trouve difficilement un sens.

La transparence cybernétique conçue comme un remède au totalitarisme – si nous avions été au courant dans l’instant et massivement des atrocités staliniennes ou nazis, nous aurions pu les empêcher – n’est pas forcément dénuée de pertinence. Ce vaste mouvement d’ouvertures, de liens, d’expressions : qui peut être contre à part des partisans d’un « repli identitaire » ? On en revient à cette foutue alternative : libertarien ou identitaire, soient deux formes qui ne remettent pas en question la domination dans sa complexité. Lorsque des forces dominantes nous demandent de nous ouvrir sans autres finalités que leurs meilleurs fonctionnements, un mouvement de repli est parfaitement soutenable. « Jouons les empêchés » comme le chante joliment Rémo Gary (12). Mais lorsque par réaction les dominants nous demandent de nous fixer sur une identité : passons à l’offensive !

Nous mêmes, libertaires avons parfois tendance à nous réfugier dans notre histoire ou bien à attendre une révolution perpétuellement repoussée. Dans son Paris, bivouac des révolutions, sur la période très courte de l’événement, Robert Tombs démythifie la Commune (13). À l’inverse, Kristin Ross sur une période beaucoup plus longue s’intéresse à l’imaginaire communard (14). Dans la France de 1870, rappelle-t-elle, seule une personne sur deux maîtrisait la langue française, critère majeur pour déterminer qui est français ou ne l’est pas. Les ouvriers étaient considérés comme étrangers à la nation. Le massacre des Communards devait contribuer à renforcer le mythe d’un pays indivisible. D’autre part, l’expérience communarde montre que l’égalité loin de réduire l’individualisme le rend au contraire possible. On ne peut pas imposer la coopération. Les êtres ne sont pas absolus ou indivisibles mais « relatifs et multiples » écrivait de façon assez rimbaldienne le géographe anarchiste Léon Metchnikoff. Lucidité, imaginaire, lumière, ombre composent aussi nos identités bigarrées. Elles ne peuvent être fixes en permanence. Elles changent selon les moments, les situations etc. Elles se recomposent et ne sont pas réductibles. Ne les laissons pas mariner dans l’aigreur de l’argent, de la religion et du pouvoir.

Alexis.

(1) ONU, Convention relative au statut des apatrides, 1954
(2) Les décodeurs, Si la France créait des apatrides, ils ne quitteraient pas le pays pour autant, Le Monde, 11 février 2016
(3) Journal de 12h30, France Culture, 5 février 2016
(4) Le Petit Robert, 2003
(5) Les Météores, Gallimard, 1975
(6) Seuil, 1975
(7) Libertarianism, Wikipedia, 11/02/2016
(8) Libertarianisme Ibid.
(9) Néo-fascisme et idéologie du désir, 1973, réédition Delga 2013
(10) Joseph Déjacque, De l’être-humain mâle et femelle, lettre à P.J. Proudhon
(11) Minuit, 2001 (p. 48)
(12) Idées reçues, 2014, www.remogary.com
(13) Libertalia, 2014
(14) L’Imaginaire de la Commune, La Fabrique, 2015