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	<title>numérique &#8211; Juste Libre</title>
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		<title>Mystique de l&#8217;émancipation numérique</title>
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		<dc:creator><![CDATA[justelibre]]></dc:creator>
		<pubDate>Fri, 23 Aug 2013 13:14:49 +0000</pubDate>
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										<content:encoded><![CDATA[<p><img fetchpriority="high" decoding="async" class="alignleft" src="https://justelibre.toile-libre.org/wp-content/uploads/wholeearthcatalog 960x1236.jpg" alt="Whole Earth Catalog Fall 1968" width="254" height="327" />Durant le <em>Super Bowl</em> de 1984, Apple présenta son Macintosh avec une publicité montrant une jeune femme blonde, sportive et svelte courant le long de l&rsquo;allée centrale d&rsquo;un cinéma uniformément rempli de travailleurs en costumes gris. L&rsquo;héroïne lançait un marteau sur un Big Brother prenant tout l&rsquo;écran. Grâce au Macintosh, 1984 n&rsquo;aurait rien à voir avec « <em>1984</em> » disait la voix off. Comment est-on passé d&rsquo;une représentation de l&rsquo;informatique aliénante, bureaucratique, centralisatrice et coercitive à celle d&rsquo;une technologie émancipatrice, décentralisée, rebelle et créative ? C&rsquo;est ce que décrit « <em>Aux sources de l&rsquo;utopie numérique</em> » (1) en suivant l&rsquo;itinéraire édifiant de Stewart Brand.<span id="more-438"></span></p>
<p>Né d&rsquo;un père publicitaire et d&rsquo;une mère au foyer, Brand débarque à 19 ans à l&rsquo;université de Stanford en 1957. Comme nombre d&rsquo;étudiants américains de la guerre froide, le spectre d&rsquo;un État totalitaire et d&rsquo;une guerre nucléaire le rempli d&rsquo;effroi. La jeunesse contestataire se répartit entre un mouvement politique organisé à l&rsquo;instar du <em>Students for a democratic society</em> (SDS) et une avant-garde artistique prônant l&rsquo;expérimentation plutôt que la lutte frontale avec les institutions. Au début des années 1970, dans le sillage de cette mouvance, 750 000 jeunes s&rsquo;exilent dans les zones rurales pour y fonder des communautés. Initié au LSD, Brand créé le <em>Whole Earth Catalog</em> qui propose à ces jeunes hippies la vente de matériel à bas prix. Aux côtés des outils, sacs à dos, tentes et autres livres, ce catalogue contributif offre également le dernier cri technologique.</p>
<p>Influencée par la cybernétique de Norbert Wiener – dont la théorie des systèmes englobe aussi l&rsquo;écologie – une part de la jeunesse contestataire n&rsquo;est pas directement hostile à la technologie. Ce qui est critiqué, c&rsquo;est la tendance verticale et hiérarchique de l&rsquo;appareil technocratique. Le LSD, issu de l&rsquo;industrie pharmaceutique, est consommé dans une perspective de communion et d&rsquo;ouverture de la conscience. Avec le Bouddhisme zen dont sont adeptes certains hippies, il participe d&rsquo;un rejet du monde physique et d&rsquo;une volonté de transcendance supra-corporelle. Dans le même temps, via les théories cybernétiques, une partie du complexe militaro-industriel et universitaire qui élabore les technologies s&rsquo;oriente vers des pratiques ouvertes et interdisciplinaires.</p>
<p>Mais les communautés hippies vont rapidement péricliter. Leur manque de culture politique et d&rsquo;organisation, leur spiritualisme bon marché portent le flanc à des querelles de pouvoir et à la mainmise de gourous. Pour la plupart issus de la petite bourgeoisie blanche, les hippies ignorent totalement les populations locales largement plus pauvres des régions dans lesquelles ils s&rsquo;installent. Incapables de faire cause commune, ils reproduisent la division sexuée des tâches et font preuve d&rsquo;une grande dépendance en ne parvenant pas à subvenir à leurs besoins.</p>
<p>C&rsquo;est donc muni de ce bagage contre-culturel que cette nouvelle élite regagne progressivement la place que le capitalisme lui assignait. Les technologies numériques sont vite perçues comme une prolongation de l&rsquo;idéal cybernétique. Le <em>Whole Earth Catalog</em> fait la part de plus en plus belle aux derniers gadgets électroniques. Stewart Brand contribue à l&rsquo;émergence du WELL, une des communautés virtuelles pionnières et organise la première Hacker&rsquo;s conference. Il fonde une société de conseils et enfin devient une figure de <em>Wired</em> magazine emblématique de la cyberculture.</p>
<p>Une partie des anciens contestataires contribuent à légitimer la massification de l&rsquo;informatique en la présentant sous le jour inverse de ce qui les effrayait tant autrefois : conviviale, communautaire, réticulaire, libre, horizontale. Virtualité et interactivité prolongent l&rsquo;expérience mystique et le rejet du monde physique d&rsquo;autrefois. Il n&rsquo;y a pas eu de récupération mais bien une collaboration facilitée par les origines sociales des ex-hippies et la superficialité de leur hostilité non seulement à la technologie mais aussi au capitalisme. La société de Stewart Brand propose ainsi des scénarios prospectives et autres schémas de travail collaboratif pour les cadres dirigeants d&rsquo;AT&amp;T, Shell ou Volvo. Dans le contexte des années Reagan ; dérégulation, flexibilité, intérim, sous-traitance, auto-entreprise, management par projet sont pour nos ex-hippies autant de façon de lutter contre la bureaucratie qu&rsquo;ils détestaient. Inévitablement, la jonction avec le mouvement libertarien se fait notamment autour de <em>Wired</em>.</p>
<p>L&rsquo;informatique personnelle réalise l&rsquo;utopie cybernétique : marchés et informations en réseau sont des systèmes naturels puisque la nature est elle-même un système. Le capitalisme de l&rsquo;information est un destin naturel qu&rsquo;il est aussi vain de vouloir combattre que les lois des écosystèmes. L&rsquo;information veut être libre mais elle veut aussi rapporter des dollars. Jusqu&rsquo;au jour où la bulle éclate. Alors le nœud du réseau est aussi un atome précaire de solitude et l&rsquo;informatique, une matérialité avec son cortège de nuisances sur le monde du travail, la vie personnelle, la nature, les corps, les rythmes de vies etc.</p>
<p>Cette histoire montre concrètement comment l&rsquo;esprit du capitalisme s&rsquo;est transformé dans les années 1990 à partir du tri effectué dans sa contestation : prise en compte de la critique artiste, rejet de la critique sociale, utilisation de la « liberté » contre la justice (2). Un libéralisme culturel et politique porté par une classe moyenne supérieure à l&rsquo;anticapitalisme très friable, séparé d&rsquo;une critique radicale de la technologie mais aussi de toute remise en question de sa propre domination sociale ne pouvait en effet que faire progresser le libéralisme économique. Perfectionner et faire inexorablement triompher l&rsquo;adaptation du capitalisme à la société. Encore faut-il, au-delà des théories, des livres comme celui-ci pour le prouver avec des faits et force détails.</p>
<p>(1) Fred Turner / <em>Aux sources de l&rsquo;utopie numérique – De la contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d&rsquo;influence</em>, C&amp;F Éditions, 2012.<br />
(2) Luc Boltanski, Ève Chiapello / <em>Le nouvel esprit du capitalisme</em>, Gallimard, 2000</p>
<p style="text-align: right;">Alexis – Groupe Orwell de Martigues</p>
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		<title>Projectionnistes : le numérique volatilise un métier</title>
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		<dc:creator><![CDATA[justelibre]]></dc:creator>
		<pubDate>Thu, 28 Mar 2013 15:08:28 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[À l&#8217;occasion d&#8217;une action syndicale dans un cinéma Pathé, j&#8217;avais rencontré un projectionniste sur son lieu et pendant son temps de travail. Le gars s&#8217;occupait de 16 salles en même temps. Malgré cette charge très importante, le moins qu&#8217;on puisse dire est qu&#8217;il s&#8217;ennuyait ferme. Tout était contrôlé par informatique. Les films sur disque dur [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p><img decoding="async" class="alignnone size-medium" src="https://justelibre.toile-libre.org/wp-content/uploads/800px-Sortieusinelumiere.jpg" alt="Extrait du film " width="800" height="536" />À l&rsquo;occasion d&rsquo;une action syndicale dans un cinéma Pathé, j&rsquo;avais rencontré un projectionniste sur son lieu et pendant son temps de travail. Le gars s&rsquo;occupait de 16 salles en même temps. Malgré cette charge très importante, le moins qu&rsquo;on puisse dire est qu&rsquo;il s&rsquo;ennuyait ferme. <span id="more-274"></span>Tout était contrôlé par informatique. Les films sur disque dur à usage unique était lancé automatiquement et le projectionniste pendant ce temps n&rsquo;avait pas grand chose à faire. Devenu quasiment inutile, il s&rsquo;occupait en faisant de la récup&rsquo; de vieilles bobines argentiques dont il assemblait des bouts comme pour en faire un tableau. Le type déprimait sec. Et pour cause. J&rsquo;assistais tout simplement à la mort d&rsquo;un métier et d&rsquo;un savoir-faire. Pour aussi imparfait qu&rsquo;il était, l&rsquo;argentique nécessitait un travail manuel méticuleux : montage des bobines, entretien de la pellicule, surveillance de la qualité de la projection, netteté de l&rsquo;image, bon niveau de son, réglage des objectifs, nettoyage des projecteurs, redémontage des bobines etc.</p>
<p>Avec le numérique, les grosses multinationales du cinéma engrangent un maximum de profits : le coût technique est diminué considérablement et surtout le projectionniste est déqualifié lorsqu&rsquo;il n&rsquo;est tout simplement pas supprimé. Pour le public, le coût des places est toujours aussi cher, sans parler du gavage en glucose et en pubs dans les salles commerciales.</p>
<p>Bref comme dans bien d&rsquo;autres métiers, la technologie induit une dépossession des savoir-faire, une déshumanisation et une hétéronomie accrue. Le tout pour satisfaire à des logiques de profits ou tout simplement, dans le cas de salle non commerciale, pour ne pas avoir l&rsquo;air d&rsquo;être dépassé et suivre le discours dominant sur le progrès. Les collectifs de travail s&rsquo;en trouvent soumis à des pressions énormes et pour les projectionnistes c&rsquo;est la fin d&rsquo;un métier.</p>
<p>Afin de lutter contre cette casse, <a href="http://www.cnt-f.org/greve-illimitee-dans-les-cinemas-gaumont-pathe-du-30-mars-au-30-avril.html">la Fédération Communication, Culture Spectacle de la CNT appelle, à une grève illimitée dans les cinémas Gaumont-Pathé du 30 mars au 30 avril</a>.</p>
<p>Voir aussi : <a href="http://www.cnt-f.org/video/textes/94-cinema/446-cinema-numerique-casse-du-metier-de-projectionniste-lutte-chez-gaumont-pathe">Cinéma numérique, casse du métier de projectionniste, lutte chez Gaumont Pathé&#8230;</a></p>
<p style="text-align: right;">Alexis &#8211; Groupe Orwell</p>
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		<title>L&#8217;asservissement technologique – Une recension de L&#8217;Emprise numérique</title>
		<link>https://justelibre.toile-libre.org/2013/01/16/lasservissement-technologique-une-recension-de-lemprise-numerique/</link>
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		<dc:creator><![CDATA[justelibre]]></dc:creator>
		<pubDate>Wed, 16 Jan 2013 17:20:33 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[Cédric Biagini l'Emprise numérique]]></category>
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					<description><![CDATA[Les attaques radicales et documentées contre le numérique ne sont pas si courantes. Surtout quand elles se permettent peu de demi-mesures quant aux solutions et qu&#8217;elles adoptent une optique résolument libertaire et décroissante. À ce titre, l’Emprise numérique (1) est un livre précieux pour nos luttes. Le terme de technologie, selon Jacques Ellul, correspond à [&#8230;]]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[<p lang="hi-IN">Les attaques radicales et documentées contre le numérique ne sont pas si courantes. Surtout quand elles se permettent peu de demi-mesures quant aux solutions et qu&rsquo;elles adoptent une optique résolument libertaire et décroissante. À ce titre, <a href="http://www.lechappee.org/l-emprise-numerique-0"><i>l’Emprise numérique</i></a> (1) est un livre précieux pour nos luttes. <span id="more-157"></span>Le terme de technologie, selon Jacques Ellul, correspond à la conjonction de la technique et de l&rsquo;idéologie. Les nouvelles technologies opèrent selon le mode idéologique des dominants. Elles ont été imposées par ce mouvement perpétuel qui est désormais <i>l’esprit du capitalisme</i>. La technique n&rsquo;est pas neutre. Internet induit un imaginaire et des rapports sociaux spécifiques. Tout n&rsquo;est plus que flux d&rsquo;informations, transparence, connexion, mobilité, réseaux et rien ne doit y faire obstacle. Peu importe le contenu de ce qui est transmis. « <i>Les technologies permettent de faire plus de choses toujours plus vite, mais laissent de moins en moins de temps pour s&rsquo;adonner à une seule activité dans le calme et avec une certaine profondeur, pour flâner, pour réfléchir et même pour dormir </i>» constate l’auteur. C’est sur le quotidien que le numérique pose son emprise mais « <i>bien que l&rsquo;accélération technique n&rsquo;implique pas réellement (…) une augmentation du temps libre, la plupart des individus continuent à être convaincus que les nouvelles technologies vont leur en donner, alors qu&rsquo;ils font systématiquement l&rsquo;expérience du contraire et qu&rsquo;ils souffrent de l&rsquo;accélération considérable de leur rythme de vie. </i>» L&rsquo;auteur voit dans ce décalage entre le point de vue et le vécu les marques d’une croyance.</p>
<p lang="hi-IN">« <i>Liberté, gratuité, horizontalité, participation, nomadisme, connaissance, partage </i>» le capitalisme s’est modernisé en se parant grâce au numérique des valeurs issues de la tradition émancipatrice. Et « <i>bien que toutes les forces sociales dominantes (&#8230;) tentent de mettre l&rsquo;ensemble de l&rsquo;humanité face à un écran, les mouvements dits d&rsquo;émancipation sont soit incapables de formuler un discours un tant soit peu critique quant aux évolutions récentes du capitalisme, soit continuent de penser que seules de nouvelles avancées technologiques pourront permettre de le dépasser, quand bien même la réalité invalide chaque jour leurs théories. </i>» Les cercles militants qui utilisent de plus en plus internet font l&rsquo;expérience d&rsquo;une agressivité accrue des échanges. Il devient de plus en plus difficile de se retrouver pour s&rsquo;organiser et se réunir. Le militantisme se désincarne en quelque sorte. Face à cette irrationalité, une critique politique et sociale des technologies s&rsquo;impose. La solution n&rsquo;est pas, pour Cédric Biagini, dans de nouvelles innovations techniques.</p>
<p lang="hi-IN">Ne pas utiliser certaines technologies est une forme de résistance. Seulement cette <i>grève privée</i>, si elle a son importance, semble difficile. Une résistance strictement individuelle paraît dérisoire. Il est devenu impossible de faire sans ce monde-là. Nous n&rsquo;avons plus vraiment le choix sauf à rentrer dans une rupture totale et donc au risque d&rsquo;un isolement social. Nous sommes tous <i>dans le monde de l&rsquo;ordinateur</i>. L&rsquo;auteur appelle donc à décoloniser nos imaginaires en se plaçant dans une contestation globale de la société industrielle. Les premières critiques du capitalisme remirent directement en cause l&rsquo;industrie. Le mouvement libertaire fut à la pointe de cette révolte. Il ne s&rsquo;agit pas d&rsquo;idéaliser un passé préindustriel mais de renouer avec cette critique à l&rsquo;heure où les technologies nous menacent d&rsquo;un asservissement volontaire. Mais refuser la technique, consubstantielle à l&rsquo;<i>homo-sapiens</i>,<i> </i>n&rsquo;aurait aucun sens. Il faut « <i>réenchasser la technique dans le social et le politique autrement dit resocialiser le rapport à la technique.</i> ». Celle-ci se définissant comme un savoir-faire et un ensemble d&rsquo;outils mobilisant conjointement le corps et l&rsquo;esprit. La technique permet d&rsquo;agir sur le réel en y étant confronté. À l&rsquo;inverse la technologie, par une « <i>rationalisation scientifique </i>» nous « <i>déconnecte du monde de l&rsquo;expérience commune </i>». Nous pensons utiliser alors que nous sommes utilisés. Il conviendrait de revenir vers « <i>une société à la mesure de l&rsquo;homme </i>» composée de structures sociales de petites ou moyennes tailles dans lesquelles exercer un <i>métier </i>aurait un sens. Cela nécessite de sortir des « <i>ghettos militants </i>»<i> </i>afin d&rsquo;instaurer un rapport de forces là où les antagonismes avec le système technicien se cristallisent.</p>
<p lang="hi-IN"><b>La fin du livre et de l&rsquo;éducation ?</b></p>
<p lang="hi-IN">Mais que fait exactement le numérique sur notre civilisation ? L’auteur dresse un tableau précis plutôt catastrophiste et angoissant de ce qui existe déjà ou menace d’arriver. Ce n&rsquo;est pas un hasard si ce livre commence par parler&#8230; du livre. Ce dernier reste un espace que le numérique n&rsquo;a pas totalement colonisé ; le livre constitue un lieu de résistance. Le fonctionnement de l&rsquo;édition papier ne peut être reproduit dans le numérique. Si dans un premier temps, les nouveaux média singent leurs prédécesseurs, par la suite ils développent leurs propres formes et asservissent les anciens à celles-ci. Or ce qui caractérise le numérique est l&rsquo;absence totale de médiation : internet est le média absolu. Tout ce qui constitue <i>la chaîne du livre</i> est donc appelé à disparaître. Les librairies indépendantes ne pourront pas résister aux grandes multinationales qui s&rsquo;imposent sur le marché du livre numérique. Les bibliothécaires, renonçant aux principes de l&rsquo;éducation populaire, creusent leur propre tombe en réduisant leur profession à la seule sphère technologique. À quoi bon se déplacer dans une librairie ou une bibliothèque puisque tout est disponible sur le net ? Les choix éditoriaux seront et sont déjà – comme sur <i>Wikipedia</i> – réalisés par les internautes eux-mêmes. À quoi bon le travail d&rsquo;un éditeur ?</p>
<p lang="hi-IN">Les livres vont se dissoudre dans le réseau. On lira sur des terminaux reliés au web. La lecture, elle même, n&rsquo;en est déjà plus une. Elle devient <i>navigation </i>donc discontinue. Elle est scrutation, purement utilitariste et informative. Elle incite à une consommation instantanée du contenu sans appropriation du contenant qui n&rsquo;existe plus matériellement &#8211; en apparence. Elle se noit dans la communication. Il devient difficile cognitivement de faire une lecture longue et approfondie. Alors que la lecture sur papier apaise, l&rsquo;écran excite – ce qui est peut-être à la source même de son effet addictif – et trouble la concentration. Celle-ci est sans cesse captée par des signaux visant à empêcher la réflexion. Dans cette <i>économie de l&rsquo;attention</i>, le contenu n&rsquo;est que simple distraction. Le tout est de ramener le lecteur, après l&rsquo;avoir baladé, vers le seul but : s&rsquo;abandonner à l&rsquo;oubli dans la consommation. La lecture numérique trouble aussi les repères et la mémorisation. Celle-ci est assurée par la machine. Tout est enregistré, inutile de se souvenir. La mémoire étant au fondement de notre identité, on voit à quel point le numérique et son savoir absolu bouleversent nos façons d&rsquo;être. Silence, solitude, lenteur et ennui sont à proscrire dans ce nouvel environnement. On lit de plus en plus comme une machine. L&rsquo;écriture s&rsquo;en trouve bouleversée. Déjà, certains articles de journaux en ligne &#8211; cf. la revue financière <i>Forbes</i> &#8211; sont écrits automatiquement. Il faut écrire court. La collecte des informations personnelles sur les façons de lire permet d&rsquo;ajuster l&rsquo;offre à la demande : l’uniformisation sur mesure de la culture. Le langage lui-même devient un marché – <i>Google AdWords</i> –, les mots se transformant en marchandises.</p>
<p lang="hi-IN">La numérisation modifie aussi l&rsquo;éducation. L&rsquo;enseignement se limite de plus en plus à donner <i>accès. </i>Les enseignants deviennent de simples accompagnateurs du monde numérique. Avec la dématérialisation advient une école sans école voire sans enseignant. La saturation en informations empêche la connaissance et on ne peut réduire l&rsquo;enseignement à la simple capacité à se débrouiller dans cette jungle de données. Les cadres de la Silicon Valley trop conscients des nuisances qu&rsquo;ils créent envoient leurs enfants <a href="http://www.nytimes.com/2011/10/23/technology/at-waldorf-school-in-silicon-valley-technology-can-wait.html">dans des écoles très coûteuses dépourvues d&rsquo;écran et de connexion internet</a>. Le numérique : c&rsquo;est pour le bas-peuple !</p>
<p lang="hi-IN"><b>Réseaux, flux, informations, communication</b></p>
<p lang="hi-IN">Les réseaux sociaux contribuent au « <i>contrôle de tous par tous </i>». L&rsquo;intériorité disparaît au profit d&rsquo;une « <i>intimité surexposée, creuse et uniformisée </i>» et d&rsquo;un être qui « <i>fabrique en permanence des images de lui-même, auxquelles d&rsquo;autres images répondent </i>». Aussi « <i>le vécu ne prend réellement de sens que lorsqu&rsquo;il est enregistré </i>» puis communiqué. Ainsi, « <i>le présent se vit comme un souvenir </i>». Si réel et virtuel interagissent encore, c&rsquo;est ce dernier qui semble de plus en plus prendre le dessus. Chaque individu est encouragé à devenir sa propre marque. L&rsquo;amitié devient une affaire comptable, une technique de relations humaines, une imitation. Les réseaux sociaux se développent sur la disparition des liens de sociabilités anciens. Chacun n’est plus qu&rsquo;un simple nœud relié à d&rsquo;autres à travers le réseau. Le lien social est recréé industriellement après avoir été détruit ou altéré dans sa forme traditionnelle. Il se réduit désormais à sa dimension informationnelle et communicationnelle. Nous sommes de plus en plus dépendants d&rsquo;objets de communication que l&rsquo;on touche pour se rassurer comme des <i>doudous.</i></p>
<p lang="hi-IN">Les média occidentaux suivant en cela leur propre fantasme de connexion permanente ont surestimé l’importance des réseaux sociaux dans les printemps arabes. Même si, selon l’auteur, ces réseaux ont joué un rôle dans ces mouvements, les révolutions n&rsquo;ont pas attendu <i>Twitter</i> pour exister. Et le nombre de foyers connectés à internet dans le monde arabe est encore relativement restreint. Ceci étant, si les régimes autoritaires arabes ont été lâchés si facilement par les États-Unis, c&rsquo;est aussi probablement que leur oligarchie monopolistique entravait la fluidité du vaste réseau que doit être le capitalisme aujourd&rsquo;hui. De toute façon, internet facilite aussi la collecte d&rsquo;informations sur les groupes militants par des dictatures ou des démocraties. La technologie, ambivalente, libère d&rsquo;un côté quand elle aliène de l&rsquo;autre</p>
<p lang="hi-IN"><b>Une utopie libertarienne ?</b></p>
<p lang="hi-IN">Rendre public des documents secrets sans aucun traitement intellectuel comme le fait <i>Wikileaks</i> ne change pas grand chose puisque ces informations viennent pour la plupart confirmer ce que l&rsquo;on savait déjà. Ce n&rsquo;est pas par ce qu&rsquo;on est informé que nécessairement on agit. Il faut que cette information entre en résonance avec nos expériences sensibles et nos conditions d&rsquo;existence. Saturer le peuple d&rsquo;informations lui donne l&rsquo;impression d&rsquo;un mouvement permanent mais en réalité l&rsquo;anesthésie et l&rsquo;immobilise. Cédric Biagini pointe également les ambiguïtés du mouvement <i>Anonymous</i> dont les militants, gavés de produits de l&rsquo;industrie culturelle, prétendent lutter contre ces entreprises qui les nourrissent. Leur anticapitalisme de façade n&rsquo;est pas cohérent : la financiarisation accrue du monde est en grande partie le fait des nouvelles technologies. Les décisions sur les marchés qui nous gouvernent sont partiellement gérées par des machines. La démocratie vendue avec internet est celle de l&rsquo;idéal libertarien. Elle ne remet pas en cause l&rsquo;ordre social et économique établi. Au contraire, elle le sophistique. Jimmy Wales cofondateur de <i>Wikipedia</i> se revendique d&rsquo;Ayn Rand, papesse du libertarianisme. « <i>L&rsquo;utopie aurait-elle changé de camp ? </i>» s&rsquo;interroge l&rsquo;auteur.</p>
<p lang="hi-IN">La gratuité, un des mythes fondateur d&rsquo;internet est toute relative : abonnements et équipements ont un coût. De plus, cette gratuité est autorisée par la publicité qui est le moteur du web. Marketing et culture fusionnent. L&rsquo;internaute participe à la promotion et à l&rsquo;amélioration de tel ou tel produit. La publicité conduit à une infantilisation croissante des individus. Alors que l&rsquo;innovation est sans cesse célébrée, l&rsquo;excès documentaire contribue à paralyser la création et l&rsquo;imagination. L&rsquo;accès à un océan d&rsquo;informations sans limite génère une insatiabilité, une frustration. L&rsquo;immatérialité des nouvelles technologies est aussi illusoire : des biens matériels sont produits – dans des conditions de travail honteuses faut-il ajouter – dont les nuisances en termes énergétiques, d&rsquo;extraction de minerais et de recyclage des déchets sont bien réels. Sans compter l&rsquo;obsolescence programmée de ces gadgets qui pousse à la surconsommation et au gaspillage.</p>
<p lang="hi-IN">En dernière analyse, c&rsquo;est le corps lui même qui se trouve transformé. <i>L&rsquo;obsolescence de l&rsquo;homme</i> de Gunther Anders n&rsquo;est pas loin lorsque les êtres humains, affublés de leurs prothèses numériques, ressemblent de plus en plus à des <i>cyborgs</i>. Nous faisons de moins en moins confiance à nos sens et aux modes de sociabilités traditionnels. La combinaison des nanotechnologies, des biotechnologies, de l&rsquo;informatique et des sciences cognitives amène l&rsquo;espèce humaine à vouloir ressembler à ce qu&rsquo;elle produit. La cybernétique triomphe. De là, soit nous restons simplement (trop) humains avec nos faiblesses et nos limites mais aussi avec nos capacités de résister, de réfléchir, d’agir et de socialiser, soit nous consentons à devenir des machines…</p>
<p style="text-align: left;" align="RIGHT">Sur la forme de ce livre, il est assez surprenant de trouver en en tête de chaque chapitre une suite de mots-clés faisant penser assez ironiquement aux <em>tags</em> que l’on trouve sur les blogs. Sur le fond, rallier la pensée situationniste derrière la bannière de l’anti-progressisme, via les éditions de <em>l’Encyclopédie des Nuisances</em> – qui ne présentent qu’une interprétation parmi d’autres des situationnistes – est peut-être discutable. Enfin si on comprend fort aisément que l&rsquo;auteur n&rsquo;assume pas le qualificatif de réactionnaire ou de technophobe, il est plus difficile de saisir sa réfutation du conservatisme. Sa critique du progrès implique peut-être d&rsquo;assumer que l&rsquo;on veut <i>conserver</i> anthropologiquement un certain nombre de choses contre ce que le Capital détruit. Cela n&rsquo;enlève rien à la portée révolutionnaire de son analyse, bien au contraire. La conclusion est habile. Le piège est en effet de s&rsquo;enfermer dans une réfutation obscurantiste de toute technique. Si celle-ci est le produit des rapports sociaux, c&rsquo;est d&rsquo;abord ceux-ci qu&rsquo;il faut changer radicalement. Mais dans cette perspective, pourrait-on encore <i>utiliser</i> l&rsquo;informatique en réseau, en tant que simple outil avec le savoir-faire qu&rsquo;elle requiert et toute la distanciation critique nécessaire ?</p>
<p lang="ar-SA" style="text-align: right;">Alexis &#8211; Groupe Orwell de Martigues.</p>
<p lang="ar-SA"><span style="font-size: small;">(1) Cédric Biagini / L&#8217;emprise numérique, L&rsquo;échappée, 2012. Cédric Biagini écrit dans la revue trimestrielle de l&rsquo;<i>Offensive Libertaire et Sociale</i> ainsi que dans le journal <i>La Décroissance</i>.</span></p>
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