Agustín García Calvo, Qu’est-ce que l’État ? ; trad. par Manuel Martinez et Marjolaine François, Atelier de création libertaire, 2021, 98 p.
Sanitairement justifiées, les mesures de restrictions des libertés imposées lors de la pandémie du Covid montraient, sous un jour assez brutal, ce que l’État entendait signifier à nos vies. Mais que signifie-t-il pour nous ?
En 1976, dans une Espagne débarrassée de Franco, un éditeur ambitionne, par de petits ouvrages, de définir telle ou telle notion politique. Qu’est-ce que l’État ? La question est posée à Agustín García Calvo qui vient de reprendre son enseignement en philologie latine à l’université de Madrid. Soutien de la contestation estudiantine espagnole dès 1965, il avait échappé à la répression en rejoignant Paris en 1969. Déjà publié en France, le livre est ici une nouvelle fois traduit après une réédition ibérique.
Pour Agustín García Calvo, parler sur, c’est parler contre. Dire, c’est anéantir. Ce postulat discutable sert habilement la suite de la démonstration. Car l’État entend définir tout ce qui est sur son territoire et, par ce moyen, en annihiler la vie dans ce qu’elle a d’indéfinie. En un juste retour, cet essai de définition est donc écrit contre l’État.
Couvrir et contenir toutes les manifestations de vies dont l’infinité est un danger pour l’unité étatique ; le projet est total, « totalitaire » avance l’auteur. Cette « prétention à l’ordre » est si lourde et si coûteuse qu’elle ne peut se faire qu’avec la certitude que tout soit prévu. Si cette promesse de perfection semblait finalement non tenable alors le « non-sens » de cette totalité se révélerait à tous.
L’ordre étatique est idéaliste mais il est aussi la réalité. Pour devenir tangible et maintenir son mensonge, il doit s’appuyer sur une idéologie qui lui sert de justification. L’imposition d’une langue écrite, normée, instituée par le haut est une mesure nécessaire pour son emprise. Les actes de création ne sont pas considérés pour ce qu’ils sont – chanter, penser, écrire etc. – mais comme des domaines au service de l’État : l’histoire et la culture. Dans sa forme parfaite, l’idéologie lui permet de ramener à sa totalité tout ce qui pouvait être considéré comme naturel ; son ordre se présentant comme le remède à un chaos supposé de la nature.
La science se pose alors comme l’idéologie idéale « car seule la Science, positive, qui éclipse le questionnement et la curiosité au sujet des mystères sans fin de ce qui n’est pas su (…) peut assurer la clôture et le régime d’un Tout qui prétend comprendre en lui les infinis, et peut imposer la Foi que l’État comme le Capital nécessitent pour leur maintien et leur développement ». Mise à son service, elle permet à l’État l’établissement de lois dont la justification est physique, donnant à la légalité une inspiration objective et supérieure.
La relation entre l’État, l’argent, le temps, le travail relève du lien « nécessaire et indissoluble » avec le capital, « à savoir que tout État est capitaliste, ou qu’il est dans l’essence de l’État d’être capitaliste ». La moindre richesse doit être convertie en argent afin de lui correspondre. Rentrées en statistiques, ces choses ne sont plus une menace pour sa sécurité. De même, chaque vie doit être réduite en travail, c’est-à-dire en temps, « la véritable monnaie du Capital ». Le crédit – la croyance – représente la forme de foi la plus poussée dans le temps (le futur, le progrès), l’argent et l’État.
Il est indispensable à ce dernier de disposer d’un centre pour accomplir ses entreprises d’annexion. Si tel n’est pas le cas, c’est alors qu’il a rempli son but : régner sur un ensemble parfaitement uniformisé constitué d’éléments « identiques et interchangeables ». Le territoire administratif doit être suffisamment grand, la population suffisamment nombreuse et recensée afin qu’une distinction puisse être établie entre « administrateurs et administrés ». Si le pays était si petit que les gens puissent le parcourir à pied et le reconnaître sans représentation cartographiée, l’État serait menacé par la possibilité, pour les habitants, de « régler directement entre eux leurs problèmes ». Plus le territoire est réduit, plus l’abstraction s’estompe.
Pour fonctionner, le dispositif doit faire correspondre sa configuration avec l’individu : le moi se comportant comme un petit État. Selon Agustín García Calvo, « de même que l’État est cette forme d’Ordre politique qui prétend se constituer en un Ensemble fermé ou un Tout, de même Je ne puis être autre chose qu’un Élément de l’Ensemble, l’Un de ce Tout. Or, on sait que chaque élément d’un ensemble fini est d’une certaine façon l’ensemble entier ». Chaque Moi est un centre interchangeable, assujetti, fixement identifié et comptable permettant la relation avec les autres composants de l’ensemble. Il y a une véritable « identité entre l’État et Moi ». Ce point, assez primordial, n’est peut-être pas le plus simple à saisir tant il prend l’apparence d’une équation allant à rebours de la classique révolte de l’ego contre l’État.
Mais il s’agit avant tout d’un ordre patriarcal. L’institution de la famille est essentielle pour permettre à l’État de contrôler la liberté des femmes qui est un grand risque pour lui. Et l’auteur de conclure par cette harangue aux femmes : « par amour pour ce que nous ne savons pas, libérez-vous de la Femme ! Libérez-nous de l’Homme ! Libérez-nous de Dieu ! Libérez-nous de l’État qui en est la maison la plus parfaite ! »
Ce livre est sagement radical. Populaire, oserait-on dire. L’écriture est composée de phrases longues dont la lecture est rendue presque enfantine par une ponctuation érigée en art, comme s’il s’agissait d’une causerie. Elle suscite l’envie de poursuivre la réflexion et attise la curiosité sur l’œuvre d’Agustín García Calvo, encore largement inconnue en France. Au principe de l’ouvrage, mais en marge du sujet, ses affirmations sur le langage laissent interrogatif : toute parole est-elle réellement destructive ? Le silence n’est-il pas aussi mortifère ? Le langage peut-il épuiser l’indéfinition des êtres ? Les mots n’ouvrent-ils pas bien des choses ? Pourquoi une confiance si grande accordée au non-dit ?