Du fin fond de mon confinement

« Les flics du détersif vous indiqueront la case où il vous sera loisible de laver ce que vous croyez être votre conscience et qui n’est qu’une dépendance de l’ordinateur neurophile qui vous sert de cerveau. »

Léo Ferré – La solitude

Du fin fond de mon confinement, et puisque l’une des libertés qu’il nous reste est de pouvoir nous exprimer à distance, j’écris quelques lignes.

Là, je pense à Winston dans 1984. Winston écrit son journal. Il tousse souvent, il est malade, d’une maladie des poumons, une vague maladie, comme les vagues guerres incessantes aux confins d’Oceania. Il faut, pour l’État, qu’il y ait une guerre, toujours, c’est l’une de ses justifications majeures.

Mais ici s’arrête ce parallèle.

Comme il fallait être Charlie – même si, personnellement, je ne l’ai jamais verbalisé ainsi -, je ne peux que, sincèrement, comprendre et suivre les mesures prises pour notre bien.

Maintenant. Les élections locales, d’abord autorisées pour le premier tour, sont reportées pour le second. Nous devons, pour sortir et nous déplacer, pouvoir le justifier en remplissant un formulaire. Nous ne pouvons plus nous réunir avec nos ami·es et notre famille. Nous devons marquer nos distances : plus de lieux de rassemblements, plus de possibilité d’assemblées, de réunions au sens physique du terme. Nous pouvons nous rendre au compte-gouttes dans des supermarchés vidés.

Nous avons le droit de lire – à condition, richesse incommensurable, d’avoir des livres chez soi, puisque librairies et bibliothèques sont fermées et que prêter un livre comporte des risques sanitaires – bien désinfecter l’ouvrage, merci. Sinon, il y a la télé, le web et notre portable, pour prendre des nouvelles, regarder des séries, des films, les réseaux sociaux et autres divertissements.

Ce qui fait société s’éloigne dans une représentation de celle-ci. Pendant combien de temps ? Quinze jours minimum. Incertitude, source de toute angoisse. Quinze jour minimum. L’État prescrit à sa société, une distanciation, c’est-à-dire, une non-socialisation, un repli, de quinze jours minimum pour son bien, pour sa santé. Quelles conséquences ?

« Rentrez chez vous ! » avais-je déjà entendu dans les mégaphones de la police lors d’une manifestation des Gilets jaunes. Ben, voilà. On y est tous, « chez nous ». On est « chez nous ». Évidemment, formulé de cette façon, ça sonne chelou. « On est chez nous » contre « On est là même si… »

Il n’y a pas grand-chose à écrire de plus. Simplement, le constat de notre acceptation, de notre consentement, de notre subordination, pas uniquement à ce que nous impose les pouvoirs qui sont aussi des ensembles de sujets. Notre sujétion à la biologie – science de la mort, science de la vie.

Car il semblerait – bien que je n’y connaisse absolument rien – que cette science ait ses lois. L’histoire essaie, aussi, d’en établir. Des phénomènes, tout au moins. Ainsi, souvent, disait-on, après une révolution suit la dictature. Ici, nous avons une dictature sanitaire mais pas la révolution.

Je sais que c’est une exception etc. Ce n’est donc pas exactement une dictature. Et pour arrêter d’intellectualiser, en un mot : j’ai peur de ce virus dont on nous parle. Quand on a peur, on se protège en fonction de ce que l’on sait du danger. Mais je ne pense pas établir de projections délirantes en constatant, factuellement, que le pays est immobilisé sur ordre. Et, si on me permet cette comparaison, ce que les mouvements sociaux ne cessent de réclamer, d’ailleurs de façon plus ou moins discutable : le blocage, la société n’y parvient pas, l’État oui. Lock-out mondial. Et il faut donc cette effrayante pandémie pour que la réforme des retraites soit également suspendue !

Il reste cette situation socio-politique étonnante à l’échelle mondiale. Je lis dans Le Petit Robert :

Dictature (…) 2. (1789) MOD. Régime politique autoritaire établi par un individu, une assemblée, un parti, un groupe social.

Or qu’est-ce qu’un État qui interdit ou limite drastiquement rassemblements, déplacements et contacts si ce n’est l’expression d’un régime politique autoritaire ? L’adjectif sanitaire change beaucoup de choses : c’est exceptionnel, c’est scientifiquement et épidémiologiquement justifié.

Mais l’état dans lequel nous place l’État est bien sa raison d’être dans son plus simple dépouillement étymologique : placer, déterminer, assigner ; figer.

Greetings.

Alexis.

Ajout technique et pratique 18/03

Concrètement, je ne comprends pas pourquoi les tests ne sont pas plus massivement proposés. Des personnes souffrant des symptômes du coronavirus se sont présentées dans les hôpitaux et ne sont pas testées. On sait, par ailleurs, qu’il existe des porteurs asymptomatiques. Or les tests ne semblent pas compliqués à réaliser : les résultats d’analyses parviennent aux patients en moins de 24 h.

Si le confinement est nécessaire au titre de la prévention et de la protection, comme dans d’autres cas d’épidémies, la détection individuelle du coronavirus me semble primordiale. Il est impossible de confiner durablement une masse si importante. Les personnes saines, tout en maintenant les mesures de protection, pourraient être à même de continuer une activité utile dans le contexte d’urgence sanitaire.

Si l’épidémie risque de se répandre largement, il faut que les malades soient au courant, quel que soit le nombre possible, afin de pouvoir, d’une part, les soigner et, d’autre part, éviter au maximum la propagation. L’un des moyens de contrer les peurs est de savoir précisément et massivement qui est atteint pour agir.

Prenant l’exemple de la campagne de dépistage en Corée du Sud, je lis, ici ou là, que ce pourrait être une politique à suivre mais qu’elle serait trop intrusive. Un patient positif voit l’ensemble de ses contacts retracé et rendu, parait-il, public. Il est clair que cela peut mener à de très graves abus.

Mais, franchement, entre devoir rester enfermé chez soi, sans savoir si l’on est atteint, tout en lisant des statistiques invérifiables sur le nombre de personnes infectées, et, dans le pire des cas, rendre public tel ou tel contact – dans un monde interconnecté où chacun se complaît à étaler son réseau et sa vie privée – je préfère la seconde option puisque nous y sommes déjà et ceci dans un but parfaitement inutile.

Sans utiliser le traçage coercitif et rendu public à la coréenne, il est simple de demander à un·e patient·e les personnes fréquentées en lui faisant confiance puis de les contacter et de les tester à leur tour. Bien sûr, dans le cas des élites politiques – puisqu’au reste ce sont principalement elles qui ont droit aux tests, si l’on suit bien la médiatisation – je suppose que cela est plus compliqué mais on n’a pas le pouvoir sans en assumer les responsabilités.

Bonjour chez vous !

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