L’État, c’est l’anarchie !

Les anarchistes n’ont eu de cesse d’expliquer que l’anarchie c’était l’ordre moins le pouvoir, d’utiliser d’autres dénominations comme libertaire voire autogestion pour nommer leur projet de société, bref de donner un aspect positif à l’anarchie. Il reste, malgré tout, que, pour beaucoup, ce mot est négatif : synonyme de désordre, de malheur, d’inorganisation, de guerre etc.

En lisant un ouvrage intitulé La damnation de Fos (1) qui raconte la construction d’un complexe pétrolier et sidérurgique dans une région où il n’y avait quasiment aucune industrie, j’ai été frappé par l’usage très fréquent du terme « anarchie » pour décrire la façon dont cette opération d’aménagement a été organisée. L’emploi est négatif. Mais, ici, ce qui est significatif, c’est qu’il s’applique à un projet entièrement décidé d’en-haut par l’appareil bureaucratique français et le capital investissant dans le pétrole et l’acier. À lire cette histoire, l’État et le capital ont, effectivement, engendré un désordre total dans ce paisible endroit. L’irruption de la décision d’État a complètement bouleversé les équilibres sociaux, politiques, économiques, sanitaires et environnementaux. L’État a, négativement, provoqué l’anarchie.

L’État c’est l’ordre. Dans les faits, ce n’est pas si évident. L’État est une abstraction. Il nomme. Il peut, par le verbe, énoncer une vérité : il est vrai qu’il faut installer ces usines ici, il est vrai que nous sommes en guerre, il est vrai que le dépistage de tel virus ne sert à rien, il est vrai que les besoins essentiels à la vie sont les suivants etc. Ainsi sont prononcés une série de lois, de classements, de mesures, de normes. Pour qu’il y ait action, il faut bien faire appel à des intermédiaires qui vont rendre tangibles cet ordonnancement. Dans le cas de Fos-sur-Mer, beaucoup de choses ont été corrigées – une sorte de feedback – par le biais d’institutions que l’on pourrait qualifier de petits gouvernements, les communes en particulier. L’État entendait bien que celles-ci se regroupent de façon autoritaire : elles étaient trop petites, elles ne lui ressemblaient pas assez dans sa propre dimension. Il y eu un affrontement, un rapport de force permanent entre les communes de la région et l’État dans ce projet.

Aujourd’hui le monde subit une pandémie. Au risque de me livrer à une comparaison hasardeuse, dans le vrai sens du terme, puisque je termine la lecture dudit livre au moment où cette situation nous tombe sur la tête, je réalise néanmoins que l’action de l’État, à nouveau, se caractérise par un désordre. Les décisions, les informations, les mots d’ordres sont incohérents et contradictoires. La vérité du jour n’est pas celle d’hier etc. Mais si le pays – et une grande partie du monde – est ralenti dans ses activités considérées comme non vitales dans la situation présente, c’est que nous l’acceptons. Nous souscrivons à la vérité : il y a danger à socialiser. Et si un tel agencement est possible c’est que chaque individu, chaque groupe social croit à cet énoncé. En ce sens, évidemment, l’État ne peut rien sans la société, y compris, bien sûr et surtout, sans les groupes sociaux qu’il rémunère directement pour faire exécuter sa loi.

Il faudrait pouvoir approfondir ce que signifie le mot d’ordre – avec ou sans jeu de mot. Il y a-t-il réellement dualité avec la notion de désordre ? Existe-t-il un rangement ou un dérangement définitif ? Par ailleurs, certains examens critiques des essais historiques d’ampleur du mode d’organisation anarchiste, en particulier en Espagne dans le contexte de la guerre civile, semblent montrer que les instances libertaires se sont progressivement centralisées et bureaucratisées. Comme si en chassant l’État, il revenait au galop.

Mais si nous acceptons les injonctions étatiques, c’est qu’outre la crainte de la sanction, il est humain d’aspirer à l’ordre ou à l’harmonie. Ce récit de la construction de ce monstre industriel et technocratique à Fos-sur-Mer exprime la notion de désorganisation peut-être parce que son auteur croit ou attend de l’État, et en particulier de cet État gaulliste, planificateur, volontaire, ambitieux, quelque chose d’idéalement ordonné. Il y a un gouffre, une faille immense entre cet idéalisme, ce zonage soigneux et les faits. Cette croyance subsiste aujourd’hui. Car, oui, enfin, le Sénat, lui-même, avait pondu un rapport de plus de 200 pages prévoyant la pandémie. Oui, l’État devrait produire de l’ordre.

À Fos-sur-Mer, un nouvel ordre a été institué dans le chaos. Il a été admis parce qu’il est insupportable de vivre dans l’incohérence : ce sont les groupes humains et les individus aux divers niveaux des strates sociales, qui ont calmé le délire étatique. Cela fût accepté, aussi, parce que des groupes y avaient un intérêt économique notamment. Les questions sanitaires et écologiques se sont posées dès le départ. Elles ont été considérées comme des dégâts collatéraux, comme quelque chose que l’on pourrait techniquement corriger, comme un moindre mal.

Avec la pandémie, c’est la question sanitaire qui est décrétée comme centrale. Nous saisissons bien l’inanité des propos des représentants de l’État. Nous le savons. Ils ne peuvent rien, à part édicter. Dans le discours du chef résonne la boucle de rétroaction, le retour, le renvoi de ce que nous faisons et disons, notre propre correction dans le texte. Mais nous souhaitons l’ordre parce que nous voulons rester vivants en société. Nous avons la conscience de nos individualités, de nos cultures, de nos liens, du soin et de l’attention qu’il faut porter aux autres, de l’importance de celles et ceux qui agissent au sein des établissements qui, actuellement, peuvent nous prémunir du danger. C’est ça qui permet de tenir contre l’absurdité et la destruction que l’État et l’argent provoquent.

Alexis.

(1) Bernard Paillard, Seuil, 1981, 277 p.

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